14/05/2026

Les chemins creux de Kergoët : entre racines, légendes et nature préservée

Un héritage bocager parmi les mieux conservés du pays

Promeneurs du dimanche, cyclistes, curieux ou habitués : impossible de traverser la campagne de Kergoët sans se laisser happer par ses chemins creux. Ce réseau vieux de plusieurs siècles serpente encore aujourd’hui le bocage de Saint-Barthélemy tel un fil vivant du passé. Les chemins creux, ces voies anciennes encaissées bordées de talus hachés d’arbres têtards, incarnent un chapitre essentiel de l’histoire locale.

Le Morbihan compte parmi les départements les plus riches en chemins creux, et le secteur de Kergoët (sur la commune de Saint-Barthélemy) en concentre une densité remarquable, avec près de 18 kilomètres de sentiers continus rien que sur ce hameau, soit plus de deux fois la moyenne communale (source : Geoportail). Cette densité, rare en Bretagne, témoigne d’un découpage agricole resté stable depuis le Moyen Âge, où, faute d’outils mécanisés, chaque haie et chaque chemin s’inscrivait selon les nécessités du quotidien.

L’origine des chemins creux : de l’utile à l’intemporel

Au fil des siècles, les chemins creux étaient le cœur du maillage rural. On y menait les vaches au pré, on acheminait le bois, on rejoignait l’église ou le marché d’à côté. Leur profondeur — parfois jusqu’à deux mètres entre talus et contre-haies — vient de la force conjuguée de la pluie, du ruissellement, du passage incessant des charrettes et du bétail qui, lentement, érodaient le sol. Ce tracé naturel, à l’abri du vent, offrait un microclimat protecteur tant pour les voyageurs que pour la faune.

  • Création progressive : Durant la Révolution industrielle, alors que de nombreux chemins étaient élargis ou goudronnés, ceux de Kergoët sont restés étroits et sinueux, protégés par la rareté des grandes exploitations.
  • Patrimoine oral : Plusieurs toponymes encore en usage (Pont Nevez, Le Guern, Croix des Champs…) rappellent les usages collectifs et la mémoire des familles voisines.
  • Évolution : Même abandonnés par la voiture, les chemins creux de Kergoët n’ont pas été remblayés. En 2020, plus de 80% des chemins d’origine y étaient encore praticables à pied (source : France 3 Bretagne).

Biodiversité exceptionnelle : un corridor sauvage inattendu

L’aspect pittoresque des chemins creux cache une réalité écologique cruciale. Ces sentiers constituent des corridors naturels pour la faune et la flore, traversant prairies humides, talus fleuris et petits bois.

Sur un inventaire réalisé par l’association Bretagne Vivante en 2022, il a été recensé sur les chemins creux de Kergoët :

  • plus de 70 espèces de fougères et de mousses,
  • 20 espèces de papillons diurnes,
  • 8 espèces de chauve-souris différentes,
  • un cortège remarquable d'oiseaux bocagers (pipits farlouses, troglodytes mignons, fauvettes à tête noire…),
  • et la présence de 3 espèces protégées d’orchidées (répertoriées au printemps).

Un simple coup d’œil au printemps suffit à saisir l’épaisseur de la vie qui se partage les ombres fraîches des talus. Le chêne pédonculé, l’aubépine, et le frêne offrent des abris à toute une faune discrète, à la faveur d’une courbe de chemin ou d’un tapis de feuilles humides.

Un paysage vivant, façonné par la main humaine

Ce qui distingue tout particulièrement les chemins creux bretons, et ceux de Kergoët plus encore, c’est cette impression de nature indomptée — malgré tout le travail qui s’y cache. L’homme a sculpté le paysage, mais c’est la patience du temps qui a dessiné chaque méandre, chaque bosse du talus.

  • Technique du têtard : Les arbres dits « têtards », dont les troncs sont taillés régulièrement pour la production de bois d’œuvre ou de fagots, sont nombreux à Kergoët. Leur silhouette noueuse forme de véritables arches vivantes qui font la renommée visuelle du site (source : Le Monde).
  • Talutage manuel : Jusqu’aux années 1950, les talus étaient entretenus à la bêche pour consolider les bords. Cette tâche, longue et pénible, contribuait à fixer les haies et à limiter l’érosion.
  • Gestion communautaire : De nombreux chemins étaient gérés en commun, par des « charrois » villageois, destinés aux échanges ou à la circulation des troupeaux.

La carte IGN de 1950 montre que 90% des tracés actuels existaient déjà il y a septante ans, contre seulement 45% à l’échelle nationale, d’après l’Observatoire du bocage breton (observatoire-bocage.bzh).

Histoires, légendes et petits mystères locaux

Impossible de parler des chemins creux de Kergoët sans évoquer le sel des anecdotes transmises de génération en génération. Le soir venu, le brouillard s’épaissit souvent dans les creux, donnant naissance à maintes histoires de fantômes ou de korrigans — ces lutins farceurs des landes bretonnes.

Quelques faits singuliers jalonnent le secteur :

  • Un cheminement entre le « Bois de la Belle Étoile » et la fontaine sacrée de Saint-Gildas est encore emprunté lors d’un petit pèlerinage chaque printemps.
  • La croix Saint-Ivy, plantée à l’intersection de trois sentiers, est le point de rendez-vous d’une procession ancienne, disparue après 1957.
  • Plus récemment, un inventaire participatif, débuté en 2021 par la commune, recueille les souvenirs des habitants sur les usages anciens : lieu de jeux d’enfants, cachettes pour les œufs de Pâques, histoires de loups imaginaires ou de trésors enfouis…

Les chemins de Kergoët : aujourd’hui et demain

Si jadis la fonction des chemins creux était pratique, la modernité met aujourd’hui l’accent sur la découverte et le plaisir. Plusieurs boucles de randonnées balisées existent autour de Kergoët, représentant l’une des offres les plus denses du centre-Morbihan. En 2023, près de 2700 randonneurs recensés au départ des circuits municipaux (source : Bulletin municipal de Saint-Barthélemy, été 2023).

Afin de préserver l’esprit du lieu, la commune travaille régulièrement à l’entretien :

  • Réouverture de tronçons fermés (4 km réhabilités entre 2018 et 2023).
  • Mise en place de panneaux explicatifs aux points historiques majeurs.
  • Sensibilisation des riverains à la gestion douce des haies et à la non-utilisation de produits phytosanitaires.

Ajoutons que depuis 2019, les chemins creux de Kergoët sont inscrits à l’inventaire du patrimoine communal. Plusieurs naturalistes locaux, dont des membres du Groupe Mammalogique Breton, y mènent des observations régulières d’espèces protégées.

À bien des égards, ces chemins sont devenus un emblème local : ils concentrent à la fois histoire, nature, tradition et dynamique collective.

Invitation au voyage : marcher et comprendre

Si des sentiers creux existent ailleurs en Bretagne, rares sont ceux qui offrent une telle densité d’ambiances, en si peu de kilomètres : fraîches hêtraies, haies vives bruissantes d’insectes, vieux pommiers moussus… Traverser les chemins creux de Kergoët, c’est suivre les traces d’une ruralité patiente, s’immerger dans une parenthèse à l’écart de l’agitation moderne, où l’on comprend en silence ce que le mot « emblématique » trouve ici de plus naturel.

Que l’on soit amoureux de patrimoine, féru de nature ou simplement en quête d’un coin paisible, l’expérience de Kergoët dit beaucoup sur l’âme du Morbihan. Pour qui tente l’aventure à pied, la récompense se savoure au rythme des pas : celle d’un pays où l’ancien et le vivant se rejoignent, au creux d’un chemin.

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