27/12/2025

La vie cachée des insectes menacés dans les haies et talus

Pourquoi haies et talus sont-ils des refuges essentiels ?

À première vue, une haie qui longe un champ ou un talus moussu, habité par quelques herbes folles, n’attire guère l’attention. Pourtant, ces morceaux de paysage rural sont d’immenses alliés pour la biodiversité, notamment pour de nombreux insectes en difficulté. Les haies, reliquats de l’ancien bocage, et les talus, ces petites buttes de terre moussues, sont bien plus que des séparations de parcelles. Elles abritent toute une vie discrète qui dépend de leur diversité structurale et végétale.

En France, on estime que près de 30% des insectes présentent une population en régression, et 40% d'entre eux sont menacés d’extinction mondiale selon l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité). Les haies et talus jouent un rôle majeur pour leur survie. Entre les feuilles mortes, les branches mortes, les herbes denses, les écorces fendues et la diversité des microclimats, de nombreux insectes trouvent ici de quoi se nourrir, se reproduire et passer l’hiver à l’abri.

Quelques insectes menacés que l’on trouve dans nos haies et talus

Leur discrétion fait qu’on les remarque rarement, mais certains insectes restants dans nos campagnes bretonnes et ailleurs sont devenus des symboles d’une biodiversité fragile. Voici quelques exemples notables, dont plusieurs sont considérés comme menacés ou en déclin selon l’INPN (Inventaire National du Patrimoine Naturel) et la liste rouge européenne de l’UICN.

  • Le lucane cerf-volant (Lucanus cervus) Reconnaissable à ses grosses mandibules, le lucane cerf-volant est le plus grand coléoptère d’Europe. Les mâles peuvent atteindre jusqu’à 8 cm. Il affectionne les vieux bois morts, présents dans les haies anciennes et talus arborés, qui lui servent de garde-manger et de nurserie. Or, la disparition des vieux arbres et des branches mortes réduit considérablement son habitat. Cette espèce est classée "quasi menacée" en France (INPN) et vulnérable dans plusieurs pays d’Europe (source : UICN).
  • Le Grand Capricorne (Cerambyx cerdo) Ce longicorne de grande taille se fait rare. Ses larves creusent des galeries dans le bois mort de chêne. Sa présence indique une gestion respectueuse des haies et arbres têtards, souvent multiséculaires. Il est protégé au niveau national et européen (source : Natura 2000, INPN).
  • La rosalie des Alpes (Rosalia alpina) Ce coléoptère à la livrée bleu ciel mouchetée de noir dépend des vieux troncs et branches, notamment de hêtres et de hêtres pourris. Si elle reste surtout montagnarde, on l’a observée dans certains bocages bretons. Elle est menacée et inscrite à l’annexe II de la Convention de Berne.
  • La Cordulie à corps fin (Oxygastra curtisii) Cette libellule rarissime vole près des eaux claires bordées de haies, les larves trouvant refuge dans la végétation dense, à l’ombre des talus. Présente en Bretagne mais menacée de disparition à l’échelle nationale (source : Société française d’Odonatologie).
  • Le Bombyle (Bombylius major) Insecte pollinisateur au vol stationnaire, il ressemble à un petit bourdon à trompe. Le bombyle dépend de présences florales abondantes en lisière de haie et talus enherbés. Sa raréfaction est liée à la disparition de ces espaces (source : INPN).
  • Le Paon-du-jour (Aglais io) et d’autres papillons Les papillons, dont le Paon-du-jour, la Petite Violette ou le Citron, utilisent les haies pour la ponte et le nourrissage des chenilles. La France a perdu plus de 40% de l’abondance de papillons de prairie depuis 1990 selon le CNRS et le Muséum national d’Histoire naturelle.
  • Les abeilles sauvages (Andrena, Osmia, Megachile…) Plus de 350 espèces d’abeilles sauvages recensées en Bretagne utilisent les branches creuses, les mottes de terre dans les talus, ou de petites galeries pour nicher et hiverner. Or, plus de 25% de ces espèces sont en déclin inquiétant selon l’Observatoire national de la biodiversité.

Des abris parfaitement adaptés aux besoins de ces insectes

Pourquoi ces habitats sont-ils si irremplaçables ? Les haies forment des corridors naturels, mais leurs moindres recoins vont bien plus loin :

  • Diversité de microclimats : L’ombre et l’humidité sous le couvert, la chaleur dans le lierre, le vent brisé dans les hautes herbes, offrent des niches adaptées à des dizaines d’espèces différentes.
  • Bois mort et vieux arbres : Nourriture, abri, site de ponte (par exemple pour le lucane et le capricorne).
  • Sols meubles et talus terreux : Parfaits pour les abeilles fouisseuses ou certains coléoptères saproxyliques.
  • Biodiversité végétale : Prunellier, aubépine, troène et noisetier offrent baies, fleurs, et abris variés pour toute la chaîne alimentaire.
  • Continuité écologique : Permettent le déplacement des insectes, leur évitant l’isolement dans un habitat fractionné.

Menaces et causes du déclin : retour sur un siècle de bouleversements

La Bretagne comptait près de 500 000 km de haies bocagères au début du XXe siècle. Un chiffre qui a fondu de moitié en soixante ans, notamment lors du remembrement dans les années 1960 à 1980. Dans le Morbihan, il ne reste que 37 000 km, dont à peine la moitié entretenus (source : Chambre d’Agriculture 56, 2022).

Les pressions sur ces milieux sont nombreuses :

  • Arrachage mécanique pour l’agrandissement des parcelles agricoles
  • Suppression des talus pour faciliter le passage des engins
  • Utilisation massive d’herbicides et de pesticides, affectant directement les populations d’insectes
  • Remplacement de haies riches par des alignements monotones d’espèces peu variées
  • Fauche et taille trop radicales, détruisant le bois mort et la strate herbacée

Les conséquences sont visibles : raréfaction des pollinisateurs, chute de certains oiseaux insectivores (49% d'oiseaux des champs disparus en France en 40 ans — Muséum national d’histoire naturelle), déséquilibres écologiques majeurs.

Talus et haies, alliés de la pollinisation et de la chaîne alimentaire

Ces milieux ne protègent pas que les espèces du passé. Ils maintiennent l’équilibre actuel des campagnes et des jardins. Plusieurs études montrent qu’un maillage dense de haies permet aux exploitations agricoles de moins recourir aux pesticides, car coccinelles, syrphes et carabes régulent naturellement ravageurs et pucerons (source : INRAE).

Par ailleurs, la pollinisation assurée par les abeilles sauvages et certains papillons favorise aussi bien la production maraîchère que la diversité florale spontanée. Dans le Morbihan, plus d’un fruit sur trois dépend directement de ces insectes.

Jeux de cache-cache et cycles de vie discrets

À certaines saisons, il faudrait presque se pencher jusqu’au ras du sol pour découvrir des cocons de papillons accrochés à un brin de fétuque, ou un terrier d’osmies dans une butte de talus. L’hiver, beaucoup d’insectes gèlent leur métabolisme entre deux écorces, ou se serrent dans une cavité pour échapper au froid.

L’abondance de ces cachettes explique que les talus et les haies servent également de relais pour d’autres animaux : hérissons, chauves-souris, oiseaux nicheurs, dont la survie est aussi liée à la présence de ces insectes.

Quels gestes concrets pour les préserver ?

La préservation des insectes menacés dépend de chaque choix de gestion, même au niveau individuel :

  • Conserver les vieux arbres, les troncs morts et bois pourrissants
  • Limiter la taille sévère des haies, garder une structure variée, et alterner les zones fauchées et laissées sauvages
  • Privilégier les espèces locales lors de replantations
  • Éviter les traitements chimiques à proximité des haies et talus
  • Créer des petits passages et des écotones (zones de transition) riches en fleurs et refuges

Des réseaux et associations existent en Morbihan et partout en France pour accompagner la restauration, comme le projet "Bocage du Pays de Pontivy" ou encore la Ligue pour la Protection des Oiseaux.

Des paysages vivants, une invitation à l’observation

En arpentant les petits chemins de Saint-Barthélemy ou d’ailleurs en Bretagne, on porte rarement attention à cette vie miniature dans les haies et sur les talus. Pourtant, chaque mètre carré peut accueillir une multitude de formes, de cycles de vie et d’histoires minuscules. Ré-apprendre à observer ces habitats et à en prendre soin, c’est offrir un avenir à des espèces dont l’existence même contribue à la beauté et au fonctionnement de nos campagnes.

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