22/02/2026

Rencontres sauvages dans les zones humides du Blavet

Introduction : un monde à la marge de l’eau

Entre bords de prairies inondées, bras secondaires et grèves vaseuses, les zones humides du Blavet forment un territoire bien particulier. Le Blavet, ce long ruban d’eau qui façonne le centre du Morbihan, abrite tout un monde vivant dans ses marges : un monde discret, foisonnant, qu’on soupçonne à peine en parcourant les chemins qui longent ses rives, des landes de Saint-Barthélemy aux roselières de Baud.

Pourquoi cet attachement des animaux et des plantes à ces milieux humides ? La réponse tient dans la diversité des micro-habitats : là où l’eau, la terre et l’air se mêlent, la vie trouve mille façons de s’exprimer. Certaines espèces, menacées ou rares à l’échelle bretonne, trouvent ici refuge ou halte sur le chemin des migrations. D’autres, plus communes, animent ces sites toute l’année. Embarquez pour un tour d’horizon, comme si vous arpentiez ces lieux les bottes aux pieds, jumelles en main !

La faune ailée : oiseaux d’eau et de mystère

Dès les premiers frimas, les zones humides du Blavet se transforment en immense cantine pour les oiseaux d’Europe du Nord — canards, échassiers, passereaux y font halte ou s’y établissent. Quelques espèces emblématiques comptent parmi les plus observées :

  • Le Héron cendré (Ardea cinerea) : Silhouette familière aux longues pattes, dressée immobile dans une prairie inondée. On estime que la population bretonne atteint environ 2500 couples nicheurs (source : Bretagne Vivante).
  • La Spatule blanche (Platalea leucorodia) : Avec son bec en spatule si caractéristique, ce migrateur d’Afrique de l’Ouest fréquente ponctuellement les vasières du Blavet en fin d’été. Dans tout le Morbihan, la présence de spatules sur les sites humides a été notée chez 60 à 80 individus certains automnes (source : Ligue pour la Protection des Oiseaux).
  • Les canards souchets et colverts : Dès novembre, ils abondent dans les bras morts et autour des friches humides. Le canard souchet, au bec élargi, filtre la vase à la recherche de graines.
  • Bécassines et vanneaux : En hiver, la Bécassine des marais (Gallinago gallinago) injecte furtivement la vie dans le moindre creux boueux, tandis que les Vanneaux huppés forment des troupes bruyantes dans les prairies gorgées d’eau.
  • Le Martin-pêcheur d’Europe (Alcedo atthis) : Un trait bleu argent, souvent en éclair au ras de l’eau. Entre 18 000 et 25 000 couples de martin-pêcheur nicheraient en France chaque année (Office Français de la Biodiversité).

D’autres oiseaux plus confidentiels, comme le râle d’eau ou le blongios nain, fréquentent ponctuellement ces marécages denses à la faveur de printemps pluvieux. Les ornithologues locaux scrutent également le passage des balbuzards pêcheurs en migration.

Habitants du silence : amphibiens et reptiles

À la tombée de la nuit, ce sont d’autres hôtes qui s’activent. Les zones humides du Blavet restent un bastion pour une biodiversité en régression ailleurs, notamment chez les amphibiens :

  • La Grenouille agile et la Grenouille verte : Très courantes le long des mares temporaires, elles hissent leurs chœurs dès mars. Le crapaud calamite, espèce quasi menacée à l’échelle nationale (source : INPN), affectionne en particulier les friches sablonneuses laissées nues après les crues.
  • La Salamandre tachetée (Salamandra salamandra) : C’est la discrète des bois et talus adjacents, dont les larves profitent des eaux stagnantes.
  • Le Triton crêté (Triturus cristatus) : Présence attestée dans plusieurs sites du Blavet moyen, une rareté nationale (moins de 6000 sites connus en France, source : SFEPM).

Côté reptiles, les zones humides servent d’abri à la Couleuvre à collier (Natrix helvetica) : friande de grenouilles, elle nage habilement au fil des prairies souvent inondées. Plus rare, la cistude d’Europe, tortue d’eau douce, n’a pas été observée récemment dans le Blavet, mais quelques signalements très anciens subsistent (source : Atlas de la Biodiversité en Bretagne).

Mammifères de l’ombre, mammifères en lumière

C’est souvent à la faveur d’un matin brumeux qu’apparaissent les traces — ou la silhouette fugace — des mammifères :

  • La Loutre d’Europe (Lutra lutra) : Présente prouvée autour du Blavet depuis les années 2000, suite à une régression massive au XXe siècle (Bretagne Vivante, 2022). La loutre affectionne les berges boisées, mais explore régulièrement les annexes humides pour se nourrir de poissons, amphibiens, voire écrevisses américaines (espèce invasive).
  • Le Campagnol amphibie : Petit rongeur aquatique discret, il creuse ses terriers juste au-dessus du niveau de l’eau dans les talus meubles.
  • Le Ragondin : Introduit, l’espèce est bien implantée et façonne le paysage en creusant de vastes terriers. Forte expansion en Bretagne : près de 150 000 individus recensés sur la région (source : CNRS, 2018). Espèce problématique en raison des dégâts sur les berges et la flore.
  • La Genette d’Europe : Observée plus rarement, mais de plus en plus, elle explore les ripisylves du Blavet, profitant de l’abondance de petits rongeurs.

À la nuit tombée, il n’est pas rare d’apercevoir sur les routes proches de l’eau des fouines et renards en maraude.

Des poissons adaptés à la vie changeante des eaux

Les bras morts, prairies inondées et canaux du Blavet recèlent toute une faune piscicole qui a su se faire une place dans ces milieux où l’oxygène se raréfie parfois, ou que le courant traverse de façon capricieuse.

  1. Le Brochet (Esox lucius) : Prédateur emblématique des eaux calmes, il profite des crues printanières pour aller frayer dans les prairies inondées. Le brochet de rivière fait l’objet de suivis réguliers, et sa population indique l’état écologique local.
  2. La Perche, le Gardon, le Rotengle : Espèces de « blancs », elles occupent les eaux plus stagnantes, se nourrissant de larves et de plantes aquatiques.
  3. L’Anguille européenne (Anguilla anguilla) : Extrêmement menacée (chute de 90 % des effectifs en 40 ans selon l’IFREMER). Le Blavet est un axe migratoire important pour les juvéniles, qui restent plusieurs années dans les zones humides avant de repartir vers la mer des Sargasses.

Pour qui prend le temps de guetter, on rencontre aussi le goujon, la loche franche et, avec un peu de chance, le chabot, petit poisson amateur de fonds caillouteux.

Végétation : entre tapis de mousses et mosaïque de couleurs

Les zones humides du Blavet hébergent également une flore d’une grande richesse, souvent composée d’espèces spécialisées dans la gestion de l’eau, des excès comme des sécheresses.

  • Roseaux et carex : Les roselières à Phragmites australis et les grandes prairies à Carex acutiformis dominent. Elles servent de nurserie à nombre d’oiseaux et d’amphibiens, tout en piégeant les polluants.
  • Sourcières (mousses à fontaine) : Nombreuses dans les suintements froids ou sous les rives ombragées. Les touradons de Sphagnum retiennent jusqu’à 20 fois leur poids en eau.
  • Flotteurs éphémères : utriculaires, renoncules d’eau : Plantes carnivores miniatures (utriculaires), ou massifs de renoncules à grandes fleurs visibles dès le début du printemps.
  • Menthes aquatiques, salicaires, iris jaunes : Spectacle de couleur entre mai et juillet, nourrissant papillons et pollinisateurs.

On relève aussi la présence locale de la Fritillaire pintade (Fritillaria meleagris), en voie de régression en Bretagne mais signalée ponctuellement dans quelques prairies du Blavet (source : Atlas de la flore de Bretagne).

Insectes et petites bêtes : la vie au ras de la vase

En apparence, tout est calme. Pourtant, la vie bourdonne dans les milieux humides, où se développe un bestiaire discret mais crucial pour les équilibres naturels :

  • Libellules et demoiselles : Au moins 40 espèces recensées dans les environs du Blavet, dont la Cordulia à corps fin et la Libellule déprimée.
  • Le moustique “Anopheles” : Sa présence rappelle l’importance de l’équilibre naturel, car ses prédateurs (oiseaux, chauve-souris, batraciens) contribuent à sa régulation.
  • Coléoptères aquatiques et dytiques : Ces prédateurs se partagent la vase et l’eau avec nombre de larves, essentiels aussi pour la reproduction de certains oiseaux.
  • Le Cuivré des marais : Petit papillon aux teintes orangées, rare et localisé en Bretagne.

Chaque année, des inventaires menés par les associations locales actualisent la liste des espèces et révèlent parfois la présence de raretés, comme la Rosalie des Alpes ou des criquets aquatiques particuliers aux sites humides (source : Observatoire de la Faune du Morbihan).

Mosaïque délicate mais fragile : enjeux et anecdotes

Tout ce vivant ne tient qu’à l’équilibre de l’eau et au bon état des habitats. Or, les zones humides françaises ont perdu près de 50 % de leur superficie au XXe siècle, à cause du drainage, de l’intensification agricole ou de l’artificialisation (source : Office Français de la Biodiversité).

Autour du Blavet, quelques exemples marquent les esprits :

  • Les frayères à brochets dépendent de la préservation des prairies inondables. En 2019, plus de 12 hectares de prairies ont été restaurés pour favoriser leur reproduction (source : Syndicat du Blavet).
  • L’installation de vaches Highland sur certains secteurs vise à maintenir des prairies ouvertes et à lutter contre l’enfrichement des zones humides, méthode inspirée des pratiques des anciens.
  • Les programmes de suivi de la loutre lancés avec le concours des habitants ont permis de cartographier 22 sites de présence régulière sur le Blavet entre Pontivy et Hennebont (Bretagne Vivante, données 2023).

La vigilance de chacun — promeneurs, pêcheurs, agriculteurs, collectivités — est essentielle pour la survie de ces espèces dont beaucoup sont protégées ou en déclin.

Pour aller plus loin : sources et pistes d’exploration

Découvrir les espèces des zones humides du Blavet, c’est se plonger dans un monde dont la beauté tient autant à la diversité qu’à la fragilité. Pour approfondir :

En arpentant une roselière, en observant les ballets de libellules ou en écoutant une nuit de printemps les croassements multiples, on mesure vite la richesse de ces milieux. Les zones humides du Blavet sont bien plus qu’un décor : un réservoir de vie et d’équilibre à préserver, patiemment, pour tous ceux qui viendront les explorer demain.

Pour aller plus loin